
Aujourd’hui, en fouillant dans mes vieux documents, je suis tombée sur un document Word intitulé « Morceaux choisis ». J’ai eu une période de frénésie littéraire, et je surlignais dans chaque livre que je lisais mes passages préférés, pour les réunir dans un document, une sorte de Best of que je relisais parfois.
J’ai décidé de vous en faire profiter en commençant par un livre de la jolie Claire Castillon: La Reine Claude, paru en 2002.
Dans ce livre, Claire Castillon raconte au jour le jour l’évolution de la maladie de l’homme qu’elle aime, une tumeur, grosse comme une « reine Claude ». Dans cette lettre à son amour, ce cri de détresse, lécrivain dit toute sa douleur, sa peur, sa rage face à linsoutenable arrachement annoncé. Entre dérision et gravité, folie et drôlerie, Claire Castillon passe des caprices denfant aux délires joyeux, mais son texte sonne juste, terriblement authentique.
Extrait:
C’est ton deuxième séjour à l’hôpital et je n’ai toujours pas accès à ta chambre. Je suis en toi, anesthésiée, je n’ai plus de corps. Ce matin, j’ai perdu une dent, sans rien faire, sans bouger, elle est tombée. Ca m’a rendue folle. Je me suis écorché les pieds pour penser à toi à chaque pas, j’ai mastiqué des glaçons et me suis piquée sous les ongles. J’ai marché, genoux nus, sur la moquette en corde, j’ai rempli mes tympans de Perrier-limonade et enfoncé ma langue dans une prise de courant. J’ai introduit ma tête dans un sac en plastique, laissé pourrir une quiche avant de la manger. Je me suis épilée au briquet, j’ai fait des chewing-gums d’allumettes et puis des crêpes au Canigou. J’ai sucé les boules rouges d’une plante vénéneuse, cueilli des champignons n’importe ou dans les bois. J’ai mordu mes biceps et griffé mes gencives, puis sniffé des pollens pour satisfaire mon asthme. J’ai traîné sur le trottoir pendant une nuit entière, puis me suis savonnée à la lessive liquide. J’ai mangé des médicaments, et de la Biafine pour faire glisser. J’ai pressé un citron pour faire briller mes yeux, j’ai cousu des rasoirs contre mon oreiller, collé des tiges de roses à l’intérieur des draps. J’ai dormi dans la cuisine, et creusé comme un chien, le nez rouge dans le carrelage. J’ai mis mes mains dans l’eau brûlante, j’ai avalé mes larmes. Je me suis noyé l’intérieur. Je n’ai rien senti, ou si peu, seulement sous la peau, un tournevis dément, fixant la rage et l’impuissance face à ta vie qui fuit.